25/05/2008

Le coléoptère des anges Rouges

Somerset pourrait bien s’abstenir de se masturber dans les champs de maïs de sa cousine Simone. Cependant, ces longues tiges vertes l’excitent énormément. Il ne peut s’empêcher de rêvasser à la vue de leurs courbes alvines, d’or et de graines fécondes. Le soir, il prend le sentier de terre, ses pieds se collent aux cailloux, et la lune déguerpie sous les nuages. A croire qu’il est romantique. Non, c’est juste qu’il a de la pudeur. Somerset s’en va, son chien le suit. Le long de sa calebasse rousse, des pétales s’accrochent à sa nuque.
                               

[On m'arrache la peau, à petite main,
Parce que le squelette, c'est l'âme,
Et les os maigres de fines lames,
Aussi étirés que des arlequins.
Abondante :rouge comme le tanin,
Aussi creusée que les écrins.]
                               
                                
                                 
                                  
                             A l’autre bout de la Région, c’est la ville. Le soleil n’existe pas, ou on l’appelle lampadaire. Les trottoirs  sont larges et noirs. John est le cousin de Somerset, et en ce moment sa bouche s’entre-ouvre à peine laissant glisser un fil de bave moite.  Il est debout, découpé par les rayons rouges des panneaux qui clignotent. Ses yeux aussi clignotent, car devant lui, il ya cette  affiche.  Une affiche haute de dix mètres, lisse et collante. Une affiche sur laquelle s’esquisse les traits jolis d’une femme en sous-vêtements purpurins, dentelés dans les coutures. Une main, se glisse dans l’ouverture de son pantalon. Son regard épie les mouvements, un chien se meurt dans les ordures : c’est tout. Alors d’un geste laconique et pur, il regarde la mannequin frisée en s’imaginant  blottie contre elle dans les pailles folles de campagnes lointaines.


[On court en se tenant les mains,
Avec du vert dans les rétines,
On tombe :La boue sur le jean,
Des herbes jusqu’aux reins.

Des chênes immenses,
Touffues et sales de pluie,
Ces soirs où l’orage danse
Le corps pour parapluie,.]

                                            

Somerset a vingt ans, ses jambes sont lourdes et poilues, son teint est doré. On dirait une baguette de pain massive.  Et lorsqu’il tremble, les branches l’accompagnent. Car tout est tempête en forêt. Les oiseaux secouent violemment leurs têtes, en compagnie des grelots de fleur et des cancrelats. Quand Somerset jouit, blotti dans les coupants végétaux nutritifs, il s’égaye dans un châle de fumées toxiques et entend les hallalis. Des champs de garances, à pertes de vue, au milieu des pavots et des dents jaunes que les vieilles nomment bouton d’or. Le clapotement de sa main contre sa peau, et de l’eau contre l’eau dans la rivière. La sensualité se mêle aux syrinx des fauvettes, et l’érection déchue se ploie comme un rameau tors. Somerset est écologiste, car la nature est son alcôve favori. Là bas, tout est vert. Le vert où la passivité des feuilles à se laisser fouetter par les vents, le vert ou la couleur des eaux mêlées à la boue, le vert ou l’écorce suave d’un bouleau, le vert ou la charmante blessure de l’aube au sommet des montagnes, le vert ou les yeux de la voisine, le vert ou les bottes qui rompent le silence des sous bois. Le vert et l’intensité du monde.


[Trois arbres sur des fougères,
Sur laquelle on se repose,
Avec des bouquets de roses
Comme un lit de lierres.

Et puis, le soleil s’en va,
Avec des nuages au ciel,
Du noir au clair des toits,
Du jaune d’éclair, sur soi.]

En ville, les gens finissent toujours par débouler de quelque part. On dirait qu’ils savent où l’œil peut être étonné. Ils épient les cadavres de clochards, ils frottent les papiers de journaux et contemplent anéantis, des poubelles d’argent. John a toujours cette main frivole et folle à l’endroit où il ne fallait pas. Et déjà au loin, c’est des jumelles qui surgissent des fenêtres. Des jumelles pour grossir ce qu’il ne doit pas être vu. Une vieille est là, rebord de fenêtre, ses bigoudis sont roses fuchsia et son rouge à lèvre empeste la naphtaline.  Ses ongles longs ont agrippé  l’appareil, et par derrière, ses gros yeux globuleux de batracien attardé se délectent. « Depuis quand ne t’es tu pas faite sodomisée ? » lui demande la colombe boiteuse qui l’accompagne. « Trop longtemps » répond la folasse qui déjà fantasme.

Somerset rentre toujours de ses balades nocturnes aux environs de minuit. Il s’allonge alors sur la balancelle qui orne le seuil de sa maison, et admire les étoiles, quel que soit le temps. Il a remarqué des poussières dans l’espace, et des nuages transparents quand il fait très clair. Parfois, il écoute le son grouillant des grillons qui longent le temps du sommeil et s’adonne à des refrains de chansons paillardes en sirotant son pastis. Il adore ça, et son chien le suit toujours, sa langue est pleine d’eau sucrée. On ne maîtrise pas les bêtes sauvages ou domestiques, mais elles ne nous disent rien de mauvais.  Le chien est là, il a de gros yeux noirs, si noirs qu’ils semblent absolus. Par endroits, on distingue dans ces globes quelques tâches d’airain et de miel. C’est si tendre comme regard, presque compatissant. Et Somerset rentre enfin dans sa maison, tout le monde dort, c’est l’aube. Les premiers rayons du soleil déclinent vers le haut, et illuminent l’immensité des plaines hautes, des plateaux verts.  Les montagnes sont rouges, incandescentes. Au début du jour, c’est toujours le plus sublime des assassinats.

[On s’allongeait, enfants,
Dans les draps tout blancs
Par milliers des paquerêttes

A qui l'on coupait la tête.]

John a fini. Il prend un mouchoir bleu et encercle sa proie frémissante. Il pleure un peu tant il a d’humilité. Il fait nuit à présent. Tout le monde est muet. Les voitures sont des ombres, et les cris sont dissous dans les rêves.  John se reboutonne le pantalon satisfait et entame une petite marche matinale dans les rues de la ville. Des premiers pigeons transpercent la voûte lumineuse, ils ont des ailes grises et des plumes instables. Leurs têtes paraissent écarteler les bancs de nuages vermoulus par delà la façade grise de la cathédrale. John est heureux, il tourne à droite au carrefour. Un vélo de retraité alcoolique et sourd a failli le renverser, mais ce n’est rien parce que les vieux sont seuls, c’est déjà à blâmer, et la gêne qu’ils occasionnent offrent aux indulgents un pardon de rédemption. Au croisement de sa rue, John tombe nez à nez avec une vieille grosse suintant la chaleur mal lavée et le parfum lavande. Elle porte une robe verte, un chapeau kaki, des souliers émeraude et un collier de fougères. Dans sa main droite, un couteau.   

Somerset se lève, il est déjà une heure de l’après midi. Il est nu devant sa fenêtre, et la vieille horloge en chêne se met à grelotter. Elle sonne si fort que ça l’énerve, et il lui donne un gentil coup dans le bassin. Ses pattes de berger dégrossi par les civilités des mœurs sociales s’excusent de ce méfait en caressant l’orbe des volutes vernies. Il s’en va, bottes aux pieds, cultiver son champs. Son chapeau de paille à la lumière du soupirail lui donne la gueule d’un épouvantail. Mais il est heureux. Heureux ou  habillé par la nature, caché des yeux méchants et critiques. L’Eglise par son clocher médiéval restauré il y a un an, est si grande, qu’elle fait office de trône. Tout le monde lève la tête quand on passe devant, et tout le monde admire la sainte vêtue d’albâtre qui git dans l’encolure des colonnes. La place du village a quelque chose de grandiose, par sa fontaine de mousse vieilles, et d’eau non-potable. John y trempe sa main et asperge son front d’eau, il est six heures du soir, et le travail a été difficile. Ce soir, il retrouvera la sérénité et son chien le suit toujours.


[Nue de ma chair, en balade
Des lacets de fougères,
Strangulent les pintades
Qui étaient toutes altières.
Le vieil ermite à sa porte
Insulte la cohorte
Des insectes bleus
Et j’étais l’un d’eux.]
                                                         


John est dans un taudis du sud-est de la ville. Des rideaux rouges font obstacle à toute lumière, et seules des bougies supermarché permettent sa vision diurne. Elle est devant lui, arme au poing, brandie comme une sauvage des temps Lafayette. Elle se colle contre lui, sexuelle et lascive comme un tableau tribal. Elle l’embrasse malgré ses gémissements réprobateurs, et sa robe verte est à terre. Ses ongles agrippent l’appareil, et tout ce jour fut couleur caca d’oie. Lorsqu’il fut vidé comme une oie par la mégère, John s’assit sur le canapé. Il regarda la pièce, sale. Avec des mégots de cigarettes jonchant le sol par montagnes enfumées, et des cendriers remplis de cendres froides.  Des tableaux de clowns tristes, et une télé vacarme. Un sourire de vilaine, et sur la table basse, l’arme.  Et John se mit à crier, hurler, déchanter. Tout était vert, tout était périmé. « A présent, je détesterai le vert. Le vert, ou le verni des ongles rongés et des décolorants, le vert ou cette odeur du henné,  le vert ou les plumes du perroquet mort, le vert ou le tranchant d’un couteau qui a servi à couper du beurre pourri. Le vert des cygnes noyés et des matins endormis, le vert de ceux qui n'ont pas de toit.  Le vert ou l’émeraude de ses souliers, le vert ou la teinte d’une macchabée, abandonnée sur un lit froid. »

giydirdimsayinhocam_by_gokselerkal

 

 

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